UN AUTRE REGARD SUR NOS TRADITIONS ANCESTRALES: PARTIE I.
Quand l’ordre du marché supplante l'ordre du rite.
Avant l'instauration de l'État moderne et l'introduction d'un ordre juridique inspiré des institutions occidentales, les peuples voltaïques, à l'image du reste de l'Afrique subsaharienne, étaient des sujets du rite. A la différence de ceux qui ont fait irruption sur leurs territoires pour les coloniser, leurs rapports sociaux, comme leur relation au monde, étaient régis, non par des lois, mais par l'ordre du rite. Encore de nos jours, que ce soit à la ville ou dans les villages, ce mode spécifique de l'agir qu'est l'agir rituel n'a pas disparu, et il ne se laisse pas enclore dans la sphère des « croyances et représentations religieuses ».
Les configurations de pensée qu'il met en œuvre transcendent nos clivages entre le politique, le social, l'économique. Les conversions aux religions importées, si labiles en terre africaine2, la compatibilité plus ou moins ouvertement assumée entre la nouvelle foi et les impératifs rituels de la « coutume », le fait qu'en nul endroit il n'ait été jugé utile de nommer ces systèmes rituels autrement que par la locution «suivre le chemin de Ceux d'avant» devraient déjà nous alerter qu'il s'agit de bien autre chose que d'une « religion traditionnelle». Toujours en rapport avec des interdits fondateurs, le rituel est coextensif à tous les domaines de la vie collective et individuelle.
Il n'est pas d'institutions, de rapports sociaux, de représentations chez ces peuples qui ne soient structurés par des rites, qui n'y trouvent leur légitimité. Le rite est partout le maître des cérémonies : de l'organisation de la parenté et de l'alliance au gouvernement des hommes, de l'appropriation d'un territoire aux modes de l'habiter, de la culture des champs à la construction des maisons, des arts et des techniques aux formes de l'échange économique, sans parler des conceptions de la naissance, de la sexualité et de la mort. La leçon nous vient de Marcel Mauss et de ses élèves: "[...] tout rite est une espèce de langage. C'est donc qu'il traduit une idée3. Les rites « sont créateurs; ils font », précise-t-il4; « de par l'opinion, grâce au rite, les plantes poussent »; il a une « véritable efficacité matérielle »5. Il n'est donc pas un « reflet » du social, comme le pensaient les fonctionnalistes, ni simplement un système symbolique parmi d'autres, comme l'ont affirmé les structuralistes.
Arthur Maurice Hocart y insiste le rite de passage ne vient pas «marquer» une étape dans le cycle de vie, c'est lui qui la crée, de même qu'il crée des statuts et des liens. Prolongeant le même sillon, Pierre Legendre précise que le rite est soumis à la logique de la représentation, selon laquelle « la réalité succombe pour être reconstruite d'une façon légale »6. Autrement dit, l'agir rituel façonne la réalité, il la (re)construit d'une façon légale, bref, il l'institue. L'ordre rituel répond à cette exigence à laquelle, nous dit encore Legendre, toute société doit faire face : construire un discours de légitimité qui rende raison de la question du pourquoi des lois. Une fonction qui n'est pas sans évoquer celle que remplit le Droit dans les sociétés occidentales, comme les constructions théologico-juridiques dans les sociétés musulmanes. Précisons aussitôt qu'il ne s'agit nullement d'identifier le système des rites à une sorte de droit archaïque.
Si, dans le monde romain, le rituel a pu être le creuset du droit, il s'en distingue nettement, par la nature des règles édictées, par son mode d'efficacité et, ajoutera-t-on, par le type et la nature des fictions qu'il met en œuvre. Ainsi que Mauss en a fait la démonstration scrupuleuse7, les rites sont des actes ou des abstentions d'actes (les interdits sont des rites négatifs) qui produisent autre chose que des relations contractuelles ou des conventions. Leur efficacité n'est pas celle de la contrainte juridique du contrat, ou de la force de la loi. Elle n'est pas plus, d'ailleurs, assimilable à l'efficacité mécanique de la technique, bien que nombre de rites mobilisent parfois des techniques. Les actes du rite ont une efficacité sui generis, en cela qu'ils mettent en jeu des « forces spéciales » qui existent dans les hommes comme hors d'eux, et qui excèdent la maîtrise des choses par les techniques ou la parole contractuelle.
Comme tous les peuples de cultivateurs, les Kasena cultivent leurs champs, veillent sur leur bétail, s'occupent de leur basse-cour, bâtissent leur maison, fabriquent des poteries, tannent des peaux et les cousent, forgent des outils et autres objets, négocient au marché le surplus de leur récolte et le produit de leur art. Toutes ces activités, ils les mènent selon des procédures techniques efficaces, faites d'une suite réglée de gestes et de manipulations d'objets. Mais tout se passe comme s'il n'était pas pensable de se reposer entièrement sur ces savoir-faire pour réussir la tâche entreprise, et qu'il fallait aussi prendre en compte ce qui excède le geste purement technique, ce que ce dernier laisse dans l'impensé.
Ainsi, par exemple, lors de la construction d'une demeure, les relations entre le maçon et ses apprentis, entre ceux-ci et les gens de la maison, mais également, et avant tout, entre ces derniers et la Terre. Avant même d'entreprendre la construction, le choix du site requiert des démarches spécifiques qui n'ont pas toutes trait aux particularités physiques du lieu et à ses éventuelles commodités (proximité de l'eau, qualité de la terre, liens au voisinage). Le maître de maison doit, d'abord, interroger l'oracle sur l'adéquation entre le site choisi et la future maisonnée: est-ce que les ancêtres accepteront de venir loger «sous les murs»? Est-ce que la Terre acceptera d'en protéger les occupants? Est-ce qu'en ce site la maisonnée aura accès au lieu cosmique où s'origine la vie? Est-ce qu'elle trouvera à s'y accroître sans entame?
À l'inverse des prédictions forgées dans le sillage de la nouvelle expérience scientifique du monde, selon lesquelles le progrès technique et scientifique ferait partout «reculer les croyances irrationnelles », les réduisant à des « vestiges» d'un autre temps, l'agir rituel et les configurations de pensée qui le sous-tendent structurent toujours, à la ville comme en dehors, des pans entiers de la vie des hommes et des femmes d'Afrique. « Survivance », « invention de la tradition », « néo-tradition », ces expressions et concepts dévoyés de leur sens originel, qui reviennent si souvent sous la plume des commentateurs de l'Afrique contemporaine, sont le symptôme d'une méconnaissance de la nature de ce qui est en jeu. Les tribulations de l'histoire, les contacts, les migrations ont pu modifier, plus souvent par ajout que par abandon, tel ou tel pan du système des rites, mais n'en ont pas pour autant balayé la fonction instituante.
Aujourd'hui, on ne peut prétendre comprendre la nature et les effets des mutations que vivent les sociétés africaines si l'on méconnaît ces montages symboliques et imaginaires sur lesquels sont venus s'imposer les nouveaux montages de représentations qu'emportent avec eux ces «produits occidentaux» que sont l'État moderne, les nouvelles religions ou encore le régime juridique de la propriété. De tous les changements nés de la malencontre coloniale, le plus gros de menaces est, sans conteste, celui qui vient modifier à la racine la façon dont ces sociétés d'Afrique instituaient la relation des hommes au territoire. La question de la terre, parce qu'elle est au croisement d'intérêts divergents, entre les modes d'habiter propres à chaque culture, l'exploitation sans frein des ressources dans une économie guidée par le profit et, aujourd'hui, l'injonction de préserver des « spots» de biodiversité, est grosse d'une violence inouïe, ainsi que l'on feint de le découvrir à chaque conflit. Le forçage en terre africaine de la propriété privée (autrefois dans les pas de la colonisation, aujourd'hui dans ceux de l'accaparement des terres, de l'agro-business et de la spéculation) emporte avec lui toute la violence du rapport déterritorialisé au sol qu'édicte le concept même de propriété privée. À la figure du paysan sans terre, les projets de développement calqués sur le trajet de la société industrielle viennent ainsi ajouter la figure du déterritorialisé et sa cohorte de « sans» (domicile, emploi, famille, liens sociaux, etc.).
Tout porte croire que c'est cette volonté systématique d'ignorer la persistance de cet autre monde de références, sous les dehors d'une modernisation de façade, qui a jeté le Burkina Faso, jusqu'alors réputé pour sa stabilité et la modération de ses habitants, dans le cycle mortifère qu'il connaît actuellement. Dans le droit fil de la colonisation des siècles derniers, des pans entiers du continent africain sont en train de vivre un profond mouvement de bascule des discours (qu'il s'agisse de la mise en œuvre des concepts d'État, de valeur monétaire, d'économie capitaliste, de sciences, d'aide humanitaire ou de religions).
Étudier ce mouvement de bascule, avec ses immanquables effets de miroir pour l'Occident, ne peut se faire, selon nous, qu'en sachant très précisément ce qui est en train de muter, et donc en cherchant à éclairer, au cas par cas, les constructions rituelles de l'humain et de la société que met en scène, encore aujourd'hui, l'Afrique subsaharienne. Il nous apparaît que la volonté d'ignorer cet ordre du rituel dans lequel advient tout petit d'homme africain ne peut que conduire à entretenir la méconnaissance de tout un continent et, à coup sûr, à se tromper dans l'analyse des phénomènes nouveaux qui s'y produisent actuellement. Mais, plus encore, elle nous maintient dans l'ignorance de ce que nous faisons, au juste, nous, sujets du discours de la science et de la technologie.
Danouta Liberski-Bagnoud. La Souveraineté de la Terre : Extraits pages : 140 à 145 proposés par Diallo Mamadou.
Prendre connaissance et signer la Pétition "Deux millions de signatures en faveur du dialogue" ICI
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[1] Danouta Liberski-Bagnoud
est ethnologue? Directtrice de recherche au CNRS, membre de l’Institut des
mondes africains, sa recherche porte sur les système de pensée voltaïques,
qu’elle aborde à partir d’une longue expérience de terrain acquise auprès des
communautés villageoises Kasena du Burkina Faso. Formée au comparatisme
expérimental dans la lignée de Marcel Detienne et Michel Cartry, elle a notamment participé aux travaux collectifs
sur la fabrique du territoire, l’interdit du meutre, l’architecture de
l’invisible, les rites du deuil et la divination. Elle a été membre associée de
l’Institut d’études avanacées de Nantes.
[2 René Otayek, « La crise de la communauté musulmane de Haute-Volta », Cahiers d'études africaines, nº 95, 1984, p. 299-320; Katrin Langewieche, Mobilité religieuse. Changements religieux au Burkina Faso, Münster, Lit Verlag, coll. «Mainzer Beiträge zur Afrika Forschung >», 2003.
[3] Marcel Mauss et Henri Hubert, << Esquisse d'une théorie générale de la magie », L'Année sociologique, 1902-1903; rééd. in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, coll. <<< Sociologie d'aujourd'hui », 1980, p. 53. 2. Ibid., p. 11.
[4] Marcel Mauss, Œuvres 1. Les fonctions sociales du sacré, Paris, Éditions de Minuit, p. 404 et 406.
[5] Arthur Maurice Hocart, Social Origins, Londres, Watts and Co, 195.
[6] Pierre Legendre, « La légalité du rite », in Anne-Marie Blondeau et Kristofer Schipper (dir.). Essais sur le rituel II, colloque du centenaire de la Section des sciences religieuses de l'École pratique des hautes études, Louvain, Peters, coll. «Bibliothèque de l'École des hautes études », vol. 95, 1990.
[7] Marcel Mauss et Henri Hubert, << Esquisse d'une théorie générale de la magie », op. cit., p. 11.
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