UN AUTRE REGARD SUR NOS TRADITIONS ANCESTRALES: PARTIE II.
Cohésion sociale : le modèle de nos sociétés villageoises contemporaines.

Le Groupe d’initiative pour le dialogue poursuit sur le thème, «Un autre regard sur nos traditions ancestrales», la publication d’extraits de l’ouvrage de Danouta Liberski-Bagnoud «La Souveraineté de la Terre. Une leçon africaine de l’habiter» (Avril 2023, Seuil). Cette série a été introduite par sa réflexion sur « l’ordre du rite » qui est au fondement des systèmes de pensée et des institutions endogènes de nos sociétés villageoises contemporaines. Elle sera suivie par différentes de ses réflexions sur les principales fictions fondatrices de la dogmatique instituante dans ces sociétés. La crise structurelle de l’ordre post-colonial trouve sa traduction paroxystique dans l’insurrection armée djihadiste que vit notre pays depuis 2015; elle questionne pour l’essentiel, toutes les fictions de la dogmatique instituante, de facture juridique et occidentale sur laquelle se fonde l’Etat-Nation post-colonial dans sa quête de la paix et de la cohésion sociale. Les principales catégories de cette dogmatique sont : la Nation, l’Etat, la République, la citoyenneté, la démocratie, la propriété. Ce sont ces catégories qui articulent pour l’essentiel, les modalités du Politique et de la politique dans notre pays. A l’évidence, elles se révèlent inadaptées.
Ainsi, comme l’indique Danouta Liberski-Bagnoud « il n'est sans doute pas inutile d'y insister, tant est loin d'être acquise l'idée que nos catégories de pensée, qui transportent avec elles les sédiments accumulés de l'histoire et de la métaphysique occidentales, déforment, brouillent, occultent les subtilités de la pensée d'autrui, quand ils n'empêchent pas tout simplement de la comprendre. Et ce, tout particulièrement, lorsqu'il s'agit de la propriété, celle-ci ayant été élevée en Occident au rang de « droit sacré et inaliénable ». Ainsi (qu'il a déjà été dit), la démarche ordinaire en sciences humaines consiste à analyser le monde - autant soi que l'autre - à partir de catégories ou de langages jugés axiologiquement neutres. C'est le propre de la démarche dite scientifique. Depuis ce promontoire (les nombres, la technique, l'économie, le droit, la psychologie cognitive), l'ensemble des manières d'être au monde et des versions du monde qui les soutiennent sont tantôt juxtaposées les unes aux côtés des autres, dans une forme de relativisme essentialiste, fondamentalement indifférent aux différences, tantôt classées, sur la base de critères qui visent à typologiser comment l'être humain exerce la pensée ou « fait société », selon quels schèmes, quelles structures générales cachées et ignorées, quelles « lois » semblables aux lois de la physique qui régissent l'univers. Or, c'est un fait, en anthropologie, le langage du droit, comme celui de l'économie, occupe à cet égard une place singulière, tant il paraît faire office de langage universel par excellence, transparent à son objet, simple outil descriptif. Tout manuel de droit ne commence-t-il pas par affirmer que le droit est un phénomène social qui a vocation à régir la vie en société et qu'il est donc consubstantiel à l'existence d'une société? S'il ne fait aucun doute que toute société humaine intègre l'idée d'une organisation des rapports entre les individus, « consolidés en institutions » et «garantis par l'existence de sanctions, soit codifiées, soit diffuses, qui font sentir à l'individu l'action et la contrainte de la collectivité », il est présomptueux de soutenir que cette organisation soit partout de nature juridique (...).
En maniant sans précautions particulières les notions du droit fussent-elles aussi élémentaires que celles de «loi », de « droit de » et « droit à », ou de « personnalité juridique » à propos de sociétés dont les langues ignorent jusqu'à la façon de dire ces concepts, on mesure inévitablement d'autres manières d'instituer la raison à l'aune de la nôtre, poursuivant sous une autre forme la colonisation des esprits, tout en évitant de procéder à la nécessaire « décolonisation de soi » qu'appelait de ses vœux Mannoni en son temps. Le linguiste Gérard Kedrebeogo, traducteur de la Constitution du Burkina Faso en mooré (l'une des quatre langues officielles du pays), l'exprime avec force dans une « note » préfaçant son travail de traduction. Qu'on me permette de lui donner ici longuement la parole, dans l'espoir qu'il soit entendu! Ses mots sont les suivants:
«Les concepts contenus dans la Constitution en matière de droit, de liberté, de pouvoir, de gouvernance ou de justice sont étrangers à la culture et à la mentalité des Burkinabè. Comment traduire dans nos langues la simple notion de « droit » comme dans le « droit à l'éducation » ? Comment exprimer la différence entre « loi » et « loi organique » ? La conception du « droit » dans la civilisation gréco-romaine n'est pas directement transposable dans la civilisation moaga. peule ou jula. Le moaga, par exemple ne peut exprimer le Concept de « droit » que par des expressions du genre «ce qui est droit » (sen togde), « ce qui convient » (sen segde) ou par « ce qui est juste » (sen zemsde). En essayant de rendre fidèlement le contenu de la Constitution dans nos langues, on a parfois eu l'impression de vouloir imprimer de force dans ces langues un schéma de pensée qui leur est complètement étranger. La langue, dit-on, ne nomme que ce que le locuteur connaît».
«Peut-on mieux dire la nature des altérations qu'inflige aux faits le recours aux catégories du droit pour les analyser?». Ainsi conclut fort légitiment Danouta Liberski-Bagnoud.
On pourrait aussi ajouter que bien souvent, notre volonté de prioriser nos langues nationales et de revaloriser nos traditions ancestrales reste prisonnière de la dogmatique occidentale. La controverse suscitée par les propos du Premier ministre sur les fétiches en est une illustration plus qu'éloquente.
C’est tout cela qui conduit le groupe d’initiative pour le dialogue, à fonder son action, dans la recherche de solution pour sortir de la guerre et gagner une paix viable et durable, sur la dogmatique de la cohésion sociale de nos sociétés villageoises contemporaines; elle est la sève nourricière du vivre-ensemble, de l’autorité et d’un pouvoir apaisé qui les font tenir debout encore aujourd’hui, malgré les adversités diverses tant culturelles que politiques passées et actuelles.
La dogmatique de la cohésion sociale dans nos sociétés villageoises contemporaines c’est ce que Danouta Liberski-Bagnoud appelle la «Souveraineté de la Terre»; cette souveraineté fait de la Terre quelque chose d’inappropriable car comme lui a dit le devin Kasena SEGOUNGO du village de Kaya en avril 1994 : « Nous n’avons pas d’autorité sur la Terre, c’est la Terre qui a autorité sur nous ».
La série d’extraits qui seront diffusés progressivement sur la blog présenteront les principales fictions de facture rituelle qui étayent et fixent cette vision du monde. C’est elle qui est au fondement de la Pétition «Deux millions de signatures en faveur du dialogue» présentée ICI.
« Avant l'émergence des sciences expérimentales qui ont soumis la terre à la question, l'homme n'a jamais cherché à calculer l'âge de la Terre autrement qu'à l'aune des mythes. Il partage néanmoins avec l'homme de science l'idée que « le réel, c'est ce qui se retrouve à la même place », selon une formule de Jacques Lacan2. L'observation des astres, avec leur trajet régulier sur la voûte céleste, se tient sans doute à l'origine de cette conviction; les étoiles et les astres qui, au fil des saisons, font retour à la même place dans le ciel sont les repères sûrs à partir desquels ont été établis les premiers computs du temps. En dépit de l'adoption plus ou moins forcée du calendrier solaire grégorien, dans les pas de la colonisation, la majorité des villageois africains ont gardé une mémoire vive de ces computs du temps basés sur les cycles lunaires et stellaires qui rythment l'activité rituelle3. C'est qu'à la différence de l'homme de science, mais comme dans la plupart des sociétés antiques et traditionnelles, ils ont conservé l'idée que l'homme, par ses actes, a une incidence sur la conservation de ces places. Par ses cérémonies, ses danses, ses actes de parole, le sujet du rite ne prétend pas imposer sa loi au vivant, mais il prétend que ses actes sont indispensables à la permanence du monde, au retour régulier du cycle des saisons et de la vie. La mauvaise exécution ou l'oubli du rite, la rupture de certains interdits fondamentaux sont susceptibles non pas de faire disparaître ce monde, mais de le déranger. Les cataclysmes naturels, les sécheresses, la stérilité de la terre, les épidémies, les épizooties, les invasions de sauterelles, les attaques par des lions mangeurs d'hommes sont les signes tangibles de ce dérangement du monde provoqué par le comportement des hommes. Les troubles sociaux qu'entraînent les ravages perpétrés au cœur d'une communauté par ces autres « mangeurs » que sont les sorciers en sont d'autres.
Paradoxalement, la science qui n'a pu naître qu'à partir du moment où il a été admis que la grande horloge de la nature tournait toute seule, qu'on soit là pour l'observer ou non, a fini par entraîner un tel train de modifications qu'elles font aujourd'hui repères pour les géologues de l'entrée du système Terre dans une nouvelle époque géologique, nommée Anthropocène. C'est en gardant à l'esprit cette divergence radicale que, depuis les rivages des sociétés ouest-africaines, il convient d'aborder ce qui, dans les rapports que ces sociétés entretiennent avec le sol et les choses, avec la Terre et le territoire, échappe à la série d'oppositions binaires objet/sujet, nature/culture, personnes/biens, et résiste par là même aux catégories de pensée forgées par la métaphysique occidentale de façon générale, à celles du droit, en particulier ».
Extraits proposés par Diallo Mamadou.
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